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Le Macadam par Marcello Corsétout

Q c q c ! Sur, le dico, je lis : revêtement de pierres agglomérées,
Pourquoi PIERRE ? Pourquoi lui, nous qui sommes là tous réunis
Nous partageons dans notre agglomération, dans notre cité
Des prénoms bien différents, des Philippe des Ida, des Miguy

Des gens d’ici, de là-bas, des gens d’ici-bas
Là, autour de cette table entourée de couleurs ravivées
La même langue, la même pensée, pourquoi pas !
La diversité de la liberté grâce aux chaînes brisées

A notre portée, des mots, des phrases attentives
Là, à la pointe de ce crayon prêt à s’exprimer
Que notre pensée fasse exister des idées qui vivent !
Que nous allons envelopper du verbe aimer !

Route, déroute, un enrobé de poèmes qui disent, je t’aime
Un morceau de nous-mêmes, que nous allons là, jeter sur le macadam
Afin qu’il soit dispersé à toute volée !
Qu’il vive à jamais sa liberté, qu’il aille à la rencontre de tous ces quidams

Qui là, sur ces trottoirs passent d’un pas nonchalant
Les heureux, les amoureux, les malchanceux
Que cette pensée même petite, là dans le vent
Transporte nos âmes et rende les enfants heureux

Afin de sussurrer notre bonheur que nous partageons ici
Petits mots rigolos, petits mots petits, petits …. mots
Qu’ils aillent de trottoirs en boulevards, qu’ils soient bavards
Des mots que nous avons là pétris pour que le monde soit, plus gentil !

Momo, va colporte ces mots, ces mots à mots
Que les yeux qui au fond de ces ruelles regardent le ciel pas toujours bleu
Que des oreilles à l’attente de ces petits mots
Illuminent le regard de tous ces enfants et les rendent heureux

La cité, que je vous ai là contée, je voudrais bien la rencontrer
Vous la conter, pouvoir vous dire où elle est cachée
Cette dame-là, sur le macadam pourrait peut-être vous la faire découvrir
La cité du bonheur tant de fois citée, est peut-être, là juste à coté.

Il ne tient qu’à vous de la faire exister, n’en faites pas un drame
elle est là en face, elle est là à votre portée
Ne la laissez pas sur le macadam
il ne tient qu’à vous de la faire traverser
 

Marcello Corsétout

 

Le temps par Marcello Corsétout

Comme les hirondelles, ils arrivent à la Plaine à tire d'ailes les nouveaux habitants !

Déplacés, relogés, les voilà arrivés, bagages déployés, tout rangé dans ces placards tout neufs, ouvert la fenêtre vers ce nouvel univers, cette nouvelle planète.
L'air est vif, ça tape, ça cogne, ça creuse, la poussière du ciment flotte dans l'air, le nouveau quartier prend l'air.
Il est là qui hésite, regarde ce nouveau site où aujourd'hui encore il n'y avait que chantiers, ça va vite, avec les champignons de l'automne ils ont poussé là.
Au milieu de l'allée ce n'est que cartons éventrés, vieux pavés abandonnés, il faut aller vite, toujours plus vite, on ne laisse pas le temps au temps, c'est urgent,

Il faut, chasser le passé, construire, livrer, encaisser s'en aller, drôle de cuisine pas le temps de mijoter.
Vous avez déjà dégusté un pot-au-feu à peine déballé de chez le boucher ?

Moi pas, il faut le choisir, éplucher les légumes, mettre la viande à cuire à petit feu, vous avez le choix, eau chaude ou froide, écumer le bouillon, sentir son arôme se dégager, le surveiller, l'écouter chanter, ajouter les légumes ou les cuire à part, vous avez le choix.

Puis, vous allez l'égoutter, le partager, le déguster, rien n'a changé, il faut prendre le temps c'est ainsi, c'est écrit, les machines, les combines pour dépasser le passé, laissez-moi rêver.
Il faudrait arriver, déballer, ranger, ouvrir la fenêtre, regarder imaginer qu'il y a eu un passé avec là des ouvriers qui ont travaillé des années de dur labeur, regardez bien la terre est encore imprégnée de leur sueur.

On n'efface pas un passé de quelques coups de truelles, vous aussi pensez à ceux qui vous ont remplacés, là où vous habitiez.

Comme vous ils vont construire leur vie, s'inventer un passé pour pouvoir le raconter, laissez venir prenez le temps de réfléchir. Il va s'installer avec vous, prenez le temps de ranger vos idées.
Mais il se fait tard, je suis prêt à vous raconter le passé, il y a si longtemps que j'use ce pavé, prenez le temps de déballer, prenez le temps de mieux aller, sentir le printemps qui va arriver, vous imprégner de ce nouveau quartier, St Denis a ici perdu sa tête, essayez de la garder.
Marcello Corsétout

 

Avec l'autorisation de sa famille, voici l'histoire de Monsieur Emile Le Digarcher racontée par lui-même. Publié une première fois dans "Il était une fois la Plaine" (Numéro 6), ce témoignage prend toute sa place dans "Tranches de vie" ! Inauguration de cette rubrique, donc !

Les pérégrinations d'un paysan breton
immigré à Saint-Denis après la grande guerre

Je suis né le 12 février 1904. En mars 1915 mon père part à la guerre. Il avait déjà 7 enfants et une petite ferme à Trolong (Vieux-Marché).
Ma mère ne pouvait tenir sa ferme. Elle cherche une ferme assez grande pour nourrir sa famille nombreuse. Il fallait déménager. C'est alors que nous sommes allés à Keramborgne avec des petits moyens. Donc dur travail pour tous.
En 1922, l'aîné part au régiment en Allemagne occupée. J'ai pris sa place. Avec mon père, malade, la vie était très dure. En 1924, c'est mon tour de partir. Je pars à Brest le 13 mai 1924. Mes classes terminées, je pars au Maroc en Janvier 1925 faire la guerre du Rif. Je débarque à Casablanca, au large, avec des petites barques car le port était en construction et la ligne de chemin fer aussi (le tacot de Casa à Rabat). Ensuite à Fez et le 26 avril, je prends la direction du Rif. Cela dure jusqu'au 19 septembre, sans jamais dormir sous un toit ni manger un repas convenable. Je suis rentré en assez mauvaise santé. Cela a duré une dizaine d'années. Marié en 1928, il fallait préparer son avenir. Les perspectives n'étaient pas bien brillantes. Pas d'argent. Pas de métier. Je nie décide à partir à l'aventure car il n'était pas question d'espérer une aide sérieuse des parents. Ils n'avaient pas les moyens. Il restait beaucoup d'enfants à élever, la plus jeune n'avait que 4 ans.
Arrivé à Paris le 7 juin 1928 tout seul, car dans de telles circonstances, il n'était pas question de partir à deux, et cela malgré que nous étions tout jeunes mariés (et amoureux). Et nous voilà d'accord pour nous séparer ou plutôt résignés.
Tout de suite commence la dure et humiliante vie à la recherche du travail. Tout de suite ma franchise se tourne contre moi.
Premières embauches...
Première embauche à l'Economat Parisien.
A la question - Que savez-vous faire ?
- Je réponds : il faut vous dire que je viens de la campagne, j'étais cultivateur .
On me dit ce que je devrais faire : - Cela vous va ?.
Oui, Oui. Il faut que je travaille, je n'ai pas de sous, je ferai n'importe quoi. Alors on m'embauche. Le chef a compris; il a vu en moi, comme en beaucoup d'autres, le paysan qui plierait à toutes les exigences. Quant à la paie, la plus petite bien entendu, mais le sale et gros boulot..
Au bout de 4 jours, j'avais compris que j'avais mal fait de dire si vite dans quelle situation je me trouvais. Le cinquième jour, je réponds que je ne pouvais continuer à boucher tous les trous sans répit.
Ah ! Déjà ! Mais ici c'est comme ça, ou alors, c'est la porte «.Bon, hé bien samedi vous me préparez mon compte «.Et voilà ma première maison. Je rentre avec mon baluchon.
Lundi matin me voilà à la porte des usines, comme les animaux sur le marché. Le chef d'embauche passe en revue ce bétail humain et embauche ceux dont la corpulence et la tête lui plaisent. Les autres? « Vous reviendrez demain ». Avant de rentrer à l'hôtel, je vais voir un bougnat II embauche à la journée. Alors d'accord pour un jour. Je reste une semaine, payé tous les soirs. Le lundi, jour favorable à l'embauche, me voilà de retour à la porte des usines, même scénario, la foire au bétail. Cela dure plusieurs jours, rien.
Le Gaz
J'arrive le 27 juin 1928. Je me décide à aller voir le Gaz, par un cousin qui a bien voulu me présenter à l'embauche. J'avais une bonne petite tête de breton frais venu de la campagne.
Embauché, je commence le 28 juin 1928, très heureux parce que ma femme, Maria, arrivait 2 jours après. L'espoir apparaissait. J'avais du travail, que je pensais plus sûr. Ma femme arrive de Bretagne, avec le désir et la volonté d'arriver à quelque chose. Et aussitôt au travail. Début juillet 1928, deux petites paies, on a l'espoir de sortir de l'hôtel , car là ce n'était pas du luxe, et pourtant c'était cher. Le fer août 1928, nous avions un petit logement, 1 rue du Landy à Saint-Denis. Il fallait tout de suite acheter des meubles, une chambre et une cuisine. 2 000 F. de dettes. Tout n'était pas encore payé. Le 30 septembre, les congés comme on disait à l'époque (les vacances) se terminaient au gaz à 16 heures. On m'appelle avec une centaine d'autres camarades au bureau pour y être réglés. Avec politesse on nous fait savoir que la saison est finie. « Quand on aura besoin, on vous appellera «. Le cauchemar recommence. Je rentre à la maison comme un chat fouetté, honteux, humilié, mais heureusement Maria continue. Je reprends le vélo que j'ai acheté d'occasion et me voilà reparti à la recherche d'un emploi. Après quelques jours de recherches, j'ai trouvé à côté de chez moi, dans une usine, la société chimique de caoutchouc, et comme toujours, j'étais pris comme sont embauchés aujourd'hui les immigrés, car les paysans de toutes régions arrivaient à Paris et dans les environs.
L'exploitation avait changé de forme après la guerre 1914-1918. L'industrialisation se développait, et c'est pourquoi on a fait appel aux paysans, bien sûr sans aucune formation professionnelle. Le marché du travail pouvait être comparé à une foire au bétail. Mais les syndicats étaient très actifs, les conditions de lutte étaient très dures; à chaque réunion syndicale on trouvait une armée de gardes mobiles à cheval, la caserne étant juste à côté de la Bourse du travail.
Le 18 décembre 1928, je suis rappelé au Gaz. Hiver très froid de 1928-1929. A l'époque, la Société du Gaz de Paris faisait son beurre avec la forte consommation de gaz et de coke. Après avoir été 3 mois entiers dehors dans la glace et la neige, le 15 mars 1929 on nous remercie encore une fois. C'est toujours aussi inhumain.
Je reprends encore le chemin de la foire du travail. Cette fois, je suis embauché comme débardeur sur le canal d'Aubervilliers. Là, j'étais un vrai Congolais, noir de charbon. Pas pour longtemps heureusement ; le 28 avril 1929, je suis rappelé au Gaz, et je réponds encore à cette convocation, parce que je savais qu'après deux ans de service, on était titularisé. Donc plus de garantie d'emploi, et surtout, j'avais déjà ma carte CGTU et une très forte envie de faire payer au patronat la misère qu'il faisait aux travailleurs.
Catholique pratiquant, mais féroce exploiteur
Les privilèges des patrons étaient énormes. Je citerai un directeur d'une usine à gaz qui était sans doute un petit privilégié à côté d'autres. Il avait valet de chambre, bonne, jardiniers, un et quelquefois deux chauffeurs d'auto, tout l'entretien de sa maison et les fournitures jusqu'aux balais gratuits, carrosse avec cocher pour conduire les enfants à l'école et les rechercher le soir avec une garde d'enfants. Ce même carrosse servait les dimanches et les jeudis pour aller à la messe et au catéchisme. Ce personnage était catholique pratiquant, mais féroce exploiteur. Son salaire était sept fois celui d'un ouvrier qualifié. Celui-ci n'était qu'un petit sans mur. Et pourtant, il en a fait assez pour faire germer l'esprit révolutionnaire dans le cerveau des travailleurs. En 1944, il a été révoqué, sanction du comité de Libération, pour collaboration avec l'ennemi, son attitude anti-ouvrière l'a perdu. Ce n'est pas gentil de parler de revanche, mais c'était comme une revanche car j'étais membre du comité d'épuration.

Les luttes
En 1930, le 1er novembre, je suis titularisé, heureux comme un homme qui a trouvé la liberté, hélas liberté très surveillée et pleine d'embûches. Les travailleurs avaient cassé un maillon de la chaîne en arrachant un statut qui garantirait le droit dans une certaine mesure (pour débaucher ils étaient tenus de convoquer la commission de discipline, où j'ai été élu en 1932). Donc étant titularisé, c'était une garantie de l'emploi.
Cette commission était composée de six membres élus du personnel et de six représentants patronaux. C'était un progrès, mais la lutte restait très dure. Les meilleurs syndicalistes étaient brimés par tous les moyens. Et à chaque brimade, il y avait une riposte.
89 révoqués
Un exemple de la répression : le 1er mai 1933. Pour avoir manifesté dans l'usine le 1er mai, le 2 mai le patron, avec l'aide du commissaire de police, interdit l'entrée de l'usine à tous ceux qui avaient manifesté. Tous les syndicats sont mobilisés car la répression était très forte. 89 révoqués, dont je fais partie. Après six jours de bataille, on obtient la réintégration. Ce 2 mai, Marcel Paul a été coursé à Saint-Denis par la police comme tous les camarades.
Contre le fascisme
C'est la période où le fascisme devient agressif en France, et les batailles sont dures et continues. On arrive au 6 février 1934. Les Croix-de-Feu brûlent le ministère de la Marine. Riposte à la gare de l'Est, le 9 février. Prélude à la grève générale le 12, date à laquelle a été réalisée l'unité entre le CGTU et la CG, fruit d'un travail long et difficile que j'ai vécu. J'en ai tiré beaucoup d'enseignements pour les luttes futures. La campagne électorale avait lieu au mois de mai 1934. Les syndicats participent activement, menant une campagne antifasciste et revendicative. J'ai alors été très attentif, et c'est au cours de la campagne électorale que j'ai pris nia première carte au Parti Communiste (et depuis, sans interruption). C'est le moment où Loriot quitte le Parti ; j'ai pris part à l'action contre lui, dans une bataille très dure car il avait réussi à tromper une grande partie des travailleurs de Saint-Denis, aidé par tous les anticommunistes, socialistes compris.
Pendant cette bataille, j'ai appris à lutter syndicalement et politiquement (le 12 février, pour la première fois, pas un train ne roulait). Les travailleurs prennent conscience de leur force. L'évolution et le progrès social arraché nous montrent bien que la lutte paye. A l'élection municipale commence ce que l'on a appelé « la ceinture rouge « autour de Paris.
En 1935, aux élections au Conseil général, il y a une nouvelle poussée de la gauche, et surtout communiste.
Le Front populaire
Arrivent les élections de 1936, mémorables. On voit fleurir les drapeaux rouges sur les cheminées des usines. J'en citerai une en particulier : Saint-Gobain, la plus haute cheminée de la région, avec son drapeau rouge au sommet.
Je suis avec une délégation désignée pour aller les aider, car ils ne sont pas beaucoup syndiqués dans cette maison. A notre arrivée, on voit un piquet de grève à la poile. On se fait connaître et on nous explique la situation. D'abord, la porte fermée; dans le bureau du concierge, le patron est séquestré. C'était juste au lendemain des élections législatives qui ont fait le Front populaire. Suivait une très grande grève, qui a imposé des lois sociales inespérées pour beaucoup les premiers congés payés dans le privé, la loi de 40 heures, et beaucoup de progrès social qui nous ont été repris à la faveur de la guerre 1939-1945.
 

►►► Suite du témoignage de Monsieur Emile Le Digarcher, publié également dans "Il était une fois la Plaine" (Numéro 8), sous le titre "Les activités de M. Le Digarcher pendant la guerre de 1939-1945". Avec un titre comme celui là on pourrait penser que M. Le Digarcher avait collaboré, ce qui n'est bien évidemment pas le cas ! Nous proposons ce titre... Petit clin d'oeil à l'équipe de rédaction de l'époque !

La vie d'Emile Le Digarcher pendant la guerre 39-45

A Munich, il y avait les 4 puissants de l'Europe de l'Ouest, Daladier, Chamberlain, Hitler et Mussolini. Ils ont capitulé devant le fascisme et pendant quelques jours on prétendait avoir sauvé la paix. Et c'est la chasse aux communistes (qui d'après certains voulaient la guerre, pas moins). Cette chasse aux patriotes ne devait prendre fin qu'à la Libération. Munich était une prime à l'agression dirigée contre l'URSS, que le monde capitaliste voulait détruire. J'étais traqué comme tous mes camarades, car au début nous étions seuls contre Munich, mais bien vite beaucoup ont compris que c'était une fausse paix. Avoir eu raison avant les autres ne nous a pas donné la liberté, bien au contraire puisque le parti a été interdit et nos camarades ont été jetés en prison. On a prétexté le pacte germano-soviétique.
Arrive la mobilisation partielle de mars 1939, suivie de la mobilisation générale de septembre 1939. Le drôle de guerre commence.
Très curieux : pour faire la guerre, on emprisonne les patriotes (et c'est le théâtre aux armées).C'était le moment pour Hitler d'attaquer avec la complicité des gros bonnets de l'armée et du gouvernement. C'est la guerre éclair.
Changement de gouvernement, mais toujours la lutte contre les communistes. Le gouvernement était soumis et voulu par Hitler et les hitlériens français, ceux qui disaient en 1936 "plutôt Hitler que le Front Populaire".
Je suis mobilisé à Brest en septembre 1939 ; en octobre je pars sur le Front de l'Est et on attend les événements de mai 1940.
Là c'est la capitulation, des millions de français livrés à Hitler avec armes et bagages. Un cadeau pour l'aider à tenter de dominer le monde, et comme prétexte détruire le monstre rouge (le communisme) Le 16 juin 1940, je suis blessé à Neuf Château (Vosges) et prisonnier 3 jours plus tard à l'hôpital de Vittel. Je reste jusqu'au 30 octobre où je rejoins un camp de prisonniers. Réformé par les allemands le décembre 1940, je pars pour Lyon pour y être réformé par l'armée française.
Agent de liaison entre Paris et Saint-Denis pour le gaz
Ceci fait, je rentre à Paris et reprends le travail le 1 1 janvier 1941. Le jour même, je suis contacté par les camarades du parti (clandestin) ; J'ai tout de suite repris contact, appris la clandestinité et commencé avec le principe : "quand un tombe, un autre le remplace". En février, Jean Duflot tombe et à sa suite beaucoup d'autres tombent.
En mars 1941, je deviens l'agent de liaison entre Paris et Saint-Denis pour le gaz. Ce temps sera homologué par le Ministre des Armées de terre en 1955.
Mon travail consiste à porter toute la littérature clandestine entre le sommet de la Résistance (gaz de Paris), et le lieu de travail, et à le répartir entre d'autres résistants dans le plus grand secret. C'est ce que j'ai réussi à faire jusqu'à la Libération. Ces tracts arrivaient d'Angleterre, d'Espagne, du Portugal. Nous les passions en plein jour par le chemin des aiguilleurs sur le pont du Gaz entre Cornillon et Lendit.
Les camarades de la Résistance se réunissaient à la nuit tombée sous l'estacade du Lendit.
Grève insurrectionnelle
De plus, j'avais une autre tâche aussi sérieuse que dangereuse : le collectage en faveur des familles des déportés et la répartition entre ces familles, dans le secret le plus absolu. (Je crois avoir réussi). Malgré deux perquisitions et une convocation à la Préfecture de Police, ils n'ont jamais rien trouvé sur moi, ni chez moi. J'étais aussi délégué syndical de la C.G.T. clandestine. Nous avions le syndicat obligatoire comme couverture.
Je suis responsable de la grève insurrectionnelle au début août, trois semaines avant la libération de Paris. Notre rôle est de préserver les installations et surtout le carburant, n'ayant pas les moyens d'empêcher les allemands de se servir.
Nous avons obligé le régisseur à truquer les chiffres du stock (gas-oil). J'ai dû faire face à des volontés de sabotage de la part de certains camarades excités par l'arrivée des Alliés. Il y avait 76 tonnes de pétrole. Sous la contrainte, le régisseur en a déclaré les 3/4 impropres aux véhicules. Faute de temps, les boches n'ont pas vérifié et se sont contentés de ces chiffres. C'était réussi.
Avec les retraités
La liberté retrouvée, j'ai été responsable de la section C.G.T., à différents échelons, jusqu'à la retraite, le 1er mai 1954.
En 1957, de retour à Plouaret, j'ai pris l'organisation des retraités. Etant délégué C.G.T, du canton de Plouaret, avec 2 ou 3 camarades, nous avons organisé des sorties (une par an), qui ont été appréciées et le sont toujours, de tous les retraités et veuves. Activité actuellement prise en main par la C.A.S. au plan départemental (cela se fait en deux sorties de 300 per
sonnes)... les concours de boules sont aussi le fruit du travail des mêmes délégués ; nous sommes les retraités les mieux organisés dans le département.

Rédigé à Plouaret, en janvier 1977
par M. Emile LE DIGARCHER
Publié avec l’autorisation de sa famille que nous remercions vivement.
 

►►► Extrait, épilogue des "Contes de la rivière et de la basilique" écrit par Aurélia Mazauric, journaliste, publié dans "Images et paroles d'habitants", édité par Sodedat 93.

La fin des années 1960, c'est le temps des incendies comme si Saint-Denis avait été une boîte d'allumettes. Le ciel se charge d'étincelles, les lumières font pâlir la nuit. Incendie de l'usine à gaz, incendie du bidonville des Francs Moisins. Les familles portugaises bardées de paquets et de valises en carton quittent les lieux. On bâtit des immeubles sur l'emplacement de ces baraques où, bon an, mal an, ceux-là avaient organisé leur vie. Derrière la place Notre-Dame, dans les années 1950, une cartonnerie avait déjà flambé, comme ça en pleine nuit. Quinze ans après, l'époque brûle définitivement ses dernières cartouches. Flambée sociale en 68, plus un bus, plus une pompe à essence, plus une voiture. Pour un mois le vélo retrouve son heure de gloire, la marche à pied égalise les grévistes qui mesurent leur engagement à la semelle de leurs souliers autant qu'à l'endurance de leur porte-monnaie. Duel entre "la croissance pour tous" et un vieux monde aux accents archaïques, les premiers moments de l'industrialisation, l'urbanisation. Encore cinq ans et les derniers volets du quartier de l'abbatiale fermeront. Ses 1600 familles seront relogées, dispersées. La basilique apparaîtra, rayonnante, au milieu d'un immense terrain vague, vision plus rare en un millénaire qu'une éclipse solaire. Les pelleteuses achèvent ce qu'avaient commencé les bombardements de la Seconde Guerre mondiale. Cela fait longtemps que les dernières basses-cours ont garni le plat du dimanche mitonné sur la cuisinière en fonte chauffée au charbon du bougniat. C'est - définitivement - l'heure du tout-à-l'égout, des éviers en inox, des biberons à domicile, mais aussi, on s'en apercevra plus tard, des cages à lapins, de l'isolement, de la réclusion dans les cités-ghettos. On ne meurt plus de tuberculose mais pas encore du Sida ou beaucoup trop d'overdoses. Jusqu'au milieu des années 1980 le mot sans-abri ne fera plus partie du vocabulaire courant. On vivra au rythme de l'inflation et des revendications salariales, on regardera avec incrédulité les premiers indices du chômage, 10 000, 15 000, 20 000 chômeurs, le RMI deviendra bientôt une ressource. Les inquiets, les militants désabusés, feront figure d'oiseaux de malheur. A l'heure de la démolition, les dernières usines quittent le centre, on l'annonçait depuis les années 1950. On attend le métro, on espère du neuf.
Pendant dix ans, avant que les premières constructions du quartier Basilique ne mangent l'espace des fouilles archéologiques, Saint-Denis s'offre un trou de mémoire, le temps de laisser la nostalgie raviver les vingt ans de chacun dans une valse de souvenirs qui occulte le froid, les rats et la boue. Dans sa cité, la vieille Mapie profite du chauffage central, loin des habitudes de son petit boulanger et des cancans d'une vie de voisinage. Son sac à provisions est de plus en plus lourd et de plus en plus loin l'arrêt de l'autobus qui la conduit au centre. Le marché, toujours le même, fait déjà alterner les boubous africains et les fleurs de Marinette, la fleuriste. Le kiwi apparaît à l'étalage, on trouve du gros raisin l'hiver, les chiens savants se font rares, et bientôt les boîtes de "pommade du docteur Cochon contre les durillons" se vendront chez les brocanteurs à Paris. Le couscous et la paella sont devenus des spécialités dionysiennes. Les premiers immigrés maghrébins repartent au pays, d'autres grandissent avec nous dans les étages des cités périphériques. Les cabines téléphoniques sortent des bureaux de poste parfois, souvent, défoncées, graffitées. Les vélomoteurs ont définitivement remplacé les vélos. Voici le temps du métro et des grandes vadrouilles dans le Grand-Paris.
Et les objets, les vieux objets jetés, mis au rancart, l'oubli sur eux comme le mouchoir sur la peine. Et la rancoeur contre les travaux trop durs. Tous ces objets, témoins de vies entières, qu'on avait caressés machinalement du regard et dont le contact rassurait. Le quotidien en avait effacé la valeur. Longtemps après, on s'aperçoit qu'ils manquent. Mais où et qui de nous le dernier a rangé cette vieille cafetière, et la planche pour frotter le linge.
De nous tous, qui finalement a décidé de leur perte, du ramassage aveugle des objets encombrants, de leur fin minable dans les poubelles du siècle, dévalorisant les gestes et l'effort. Cette dispersion lente dont on ne mesure l'effet que bien longtemps après le lent chambardement des modes. Bien longtemps après quand la mémoire exige son dû, qu'il faut lui payer tribut et réparer par l'imagination le préjudice causé au passé qui a mis tant de temps à mourir. Restent les photos et les mots.
                                                                                                                              A.M.
Ce récit parfaitement imaginaire a été nourri par les témoignages de nombreux habitants de Saint-Denis. C'est pourquoi cette histoire leur appartient à tous. Nous les en remercions.
 


 


 


Date de création : 04/12/2007 18:08
Dernière modification : 17/01/2008 17:23
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