par Michael Dieder

Il y a aujourd’hui au 104 de l’avenue du Président Wilson un petit immeuble qui ne paye pas de mine, mais qui est pourtant chargé d’histoire, puisqu’il s’agit d’un édifice qui fut bâti vers 1890 par la Société Coopérative de Consommation « La Famille de la Plaine Saint-Denis ».

Concernant cette coopérative, de nombreux articles nous renseignent sur la consistance et les actions de cette dernière ,qui reçut même en 1900 dans le cadre de l’exposition universelle des récompenses : « médaille d’or à la classe 107, économie sociale, ainsi qu’une médaille d’argent à la classe 106, habitations ouvrières ».

Monsieur J. Dormoy, qui était le directeur de la Compagnie du Chemin de Fer Industriel à l’époque reçut par la même occasion, en tant que collaborateur et président du conseil d’administration de la coopérative, une médaille d’argent et une médaille de bronze dans ces deux classes.

Article du journal le Siècle en date du 10 décembre 1912

Une Coopérative de Consommation de Construction et de Crédit : « La Famille » de la Plaine Saint-Denis

Actuellement, il y a dans la grande agglomération industrielle et ouvrière de Saint-Denis de nombreuses coopératives de consommation. En 1887, il n’en existait pas encore. Et comme déjà, à cette époque, l’on se plaignait de la vie chère – surtout parmi les plus déshérités de la vie, – un certain nombre de travailleurs, aidés par quelques employés, décidèrent de créer là-bas une coopérative de consommation pour se procurer des marchandises de bonne qualité à un bon prix.
Plusieurs réunions furent organisées, à la suite desquelles une coopérative, la Famille, fut constituée.

Les origines : enthousiasme, puis zizanies

La Famille s’installa, pour débuter en février 1888, dans un mauvais petit local situé au 196 de l’avenue de Paris (actuelle Avenue du Président Wilson). Le matériel très rudimentaire fut confectionné par des camarades dévoués après leur travail quotidien.

Mais telle qu’elle était, la Société enthousiasmait ses fondateurs ; car beaucoup d’entre eux ne s’y approvisionnaient pas exclusivement pour le trop-perçu de fin d’année, mais bien pour réaliser la République coopérative dont leur maître, notre éminent collaborateur Charles Gide a parlé dans tant de magnifiques discours.

Au début, le magasin ne fut ouvert que le soir. Les marchandises y étaient même distribuées gratuitement par les administrateurs, pour éviter des frais de répartition. A la fin du premier exercice, la Famille put distribuer 4,65 0/0 de trop-perçus.

Mais les ménagères se lassèrent bientôt de ne pouvoir aller que dans la soirée au magasin, et alors la Société dut l’ouvrir de 7 heures du matin à 8 heures du soir. Cette mesure augmenta les recettes de la coopérative et lui permit d’avoir un magasin mieux agencé qu’à l’origine. Elle eut aussi plus de ressources et n’éprouva plus, comme au début, des embarras financiers au moment des échéances. Elle constitua peu à peu son fonds de réserve et ne dut plus faire appel à quelques sociétaires plus fortunés que les autres.
Mais, par un phénomène assez commun dans les œuvres sociales françaises, l’esprit de dévouement du début commença de fléchir vers la deuxième année, parmi certains administrateurs ou sociétaires. On critiqua avec véhémences les administrateurs. Même, parmi eux, des brouilles survinrent. Force fut, vers 1890, d’expulser le comptable qui était devenu abominablement grincheux.

Malgré ces zizanies, la Famille ne cessait de prospérer. Partie avec 119 familles et près de 31.000 francs d’affaires, en 1888, elle en était en fin 1890 à 184 familles et à 60.000 francs d’affaires.

Le propriétaire de l’immeuble du début ne voulant pas renouveler le bail, l’assemblée générale extraordinaire du 5 octobre 1890 décida d’acheter le terrain situé au 104, avenue de Paris (34.000 francs) et d’y construire une maison à cinq étages (50.000 francs) dont le rez-de-chaussée est occupé, à l’heure actuelle encore, par les magasins de la coopérative et le restant par des ménages de coopérateurs.

La figure ci-dessous présente l’aspect de l’immeuble tel qu’il est à l’heure actuelle.

Emprunt, crise, près de la culbute

Pour couvrir ces dépenses, les disponibilités de la coopérative ne suffisaient pas. Il fallut contracter un emprunt de 500.000 francs représenté par 1.000 obligations de 50 fr. l’une, rapportant 5 0/0 L’an et remboursables à 55 francs. Afin d’intéresser les sociétaires à l’œuvre commune, l’assemblée générale décida que les trop-perçus de fin d’année ne seraient pas distribués pendant quatre ans, mais seraient portés au compte de chaque coopérateur qu’on invitait à parfaire le montant des obligations par des versements supplémentaires. Cela réussit à merveille et, par ce geste, les sociétaires donnèrent un spectacle réconfortant de solidarité sociale.

A ce moment-là, des brouillons entrent en scène et mènent une campagne violente contre la Famille dont ils avaient juré la perte. Les démissions pleuvent dru sur le conseil qui doit refuser d’effectuer les remboursements qu’on lui demande sur le mode ultra-impératif. Comme il disposait malgré tout d’une grande influence morale, il en profita pour constituer, par des prélèvements de 30 0/0 sur les trop-perçus, un fonds de réserve collectif et impersonnel, grâce auquel la Famille a pu se développer et traverser sans encombre les crises industrielles qui sévissent périodiquement dans la population essentiellement ouvrière de la Plaine Saint-Denis.

Vers la fin de 1893, nouvelle crise. D’excellents administrateurs injustement critiqués démissionnèrent. Les critiqueurs au pouvoir se montrèrent dangereusement incapables. Force fut de remettre à leur place les démissionnaires.

Succès et résultats

Dès lors, le succès de la Famille était assuré. En 1910, la dette a été complètement amortie. La coopérative n’a mis que vingt et un ans pour y parvenir au lieu des quarante ans prévus. En 1911, elle a racheté un terrain, vendu en 1896, pour y construire plus tard un nouvel immeuble en bordure du 104 de l’avenue de Paris (Avenue du Président Wilson) – ce qui donnera pignon sur rue à la coopérative qui est actuellement située en retrait. A cet effet, elle a contracté auprès de ses sociétaires, en 1911, un nouvel emprunt de 33.700 francs, représenté par 674 obligations de 50 francs l’une rapport un intérêt de 4.50 0/0.

Depuis 1911, les sociétaires de la Famille, co-propriétaires de leur immeuble, s’en partagent le revenu au prorata de leurs apports individuels au fonds de réserve et par là touchent des retraites sur un mode assez inaccoutumé jusqu’ici en France.

Voici les résultats généraux auxquels la Famille est arrivée depuis la fondation à fin 1911 :

Années Sociétaires au 31 déc. Chiffre d’affaires  Blonds %
1888 119 30.819 1.435 4.65
1899 118 40.259 3.038 7.55
1890 184 59.176  2.348 3.97
1893 245 103.053 4.806 4.67
1896 157 52.77 6 3.311 6.27
1899 201 78.935  9.494 12.02
1902  235 121.807 17.993 14.77
1905 244 117.384 8.902 8
1908 258 99.346 9.109 9.26
1911 302 113.499 6.014 5.30
Total 2.137.674 203.826

En 24 ans, la Famille a donc réparti 2.137.674 francs de marchandises et 203.826 francs de trop-perçus.

Elle s’attache à bien payer son personnel qui est intéressé au développement matériel de la coopérative par un sursalaire de un pour mille sur le chiffre d’affaires.
La Famille fait partie, depuis l’origine, du Comité central de l’Union Coopérative de l’Office Coopératif d’achats et de la Coopérative de gros à qui elle a fourni soit des membres, soit des vice-présidents, soit des présidents.

Comme toutes les sociétés, la Famille a eu des hauts et des bas, provenant soit de zizanies entre coopérateurs, soit de dépressions industrielles, soit en 1910-1911, de la crise particulièrement grave de la vie chère.

Mais telle qu’elle est, elle a rendu de véritables services aux laborieuses populations de la Plaine-Saint-Denis et surtout elle a montré aux coopérateurs français trop peu enclins à constituer des fonds de réserve et de prévoyance (personnels et collectifs) les beaux résultats auxquels on peut aboutir dans le présent et dans l’avenir par leur création.
François Rochdale.

Journal de Saint-Denis, 27 août 1891, p. 1/4 –) article nous renseignant sur la construction de l’immeuble du 104 Avenue du Président Wilson ainsi que sur les actions de la coopérative.
Courrier de la Plaine

La Famille

La société coopérative de consommation la Famille de la plaine Saint-Denis, dont le siège social est situé 104, avenue de Paris, a tenu le 9 courant son assemblée générale dans une des salles des écoles. Les comptes du 1er semestre de 1891 ont été approuvés. Ils ont montré l’état croissant de prospérité de la Société.
Ensuite a été donné le rapport du Conseil d’administration dont voici les principaux passages.

A notre assemblée générale de février, nous n’avions qu’un projet de construction. Nous avons à présent un bâtiment avec dix appartements dont huit sont loués, les deux autres le seront certainement pour le terme d’octobre.

En trois mois notre construction était terminée et les deux tiers des dépenses payées, sans que nos affaires en aient souffert.
Nous avons aujourd’hui un vaste local, nous n’aurons plus à craindre de ne pas trouver à nous loger, comme cela nous est arrivé, quand nous nous serions cependant contenté d’un magasin dans une cour.

Nous avions payé pour notre immeuble à la fin de juin 24.300 francs, il nous restait en caisse à la caisse d’épargne et autres valeurs 9.400 francs, total 33.700 quand nous n’avions encaissé que 27.800 francs d’obligations, nous avions la preuve de notre bonne situation et de l’avantage de notre fonds de réserve. Nos obligations souscrites ne sont pas toutes libérées – et rien ne nous presse. De nos chers coassociés prennent chaque moi 5 ou 10 fr., sur leurs salaires pour compléter leurs obligations. C’est beau. Notre immeuble deviendra pour beaucoup une caisse d’épargne, une caisse de retraite.

Les travailleurs avec l’union, la concorde, peuvent améliorer leur situation en ne demandant rien à personne et par des moyens honnêtes.
Les bonus des sociétaires de 1890-91-92, convertis en obligations, et leurs souscriptions représentent environ 30.000 francs. Des industriels, des commerçants, des rentiers ont aussi souscrit, non pas tant pour faire un bon placement, que pour nous encourager. Nous leur en savons gré.
Le côté moral ne doit pas nous faire oublier le côté matériel, nous arrivons à vous parler d’un emprunt au Crédit foncier qui veut bien nous prêter 35 000 ou 40 000 francs pour payer notre terrain ; en payant 4 fr. 98 par % d’intérêts et d’amortissement, notre terrain sera payé.

Tandis que nous payons actuellement 5 par 100 d’intérêts et que nous avons à payer 1 000 francs par année pour l’amortissement, soit une différence de 1 000 francs que nous utiliserons pour payer nos obligations.

Notre dette diminuera vite, nous verrons nos bénéfices augmenter d’année en année.

Nous avons dû, pour le placement de nos obligations, payer un intérêt élevé quoique ne dépassant pas le taux légal, nous n’offrions pas aux prêteurs la surface qu’ils ont l’habitude de rechercher ; nous avons eu confiance en nous-mêmes, la plus grande partie des obligations restent entre vos mains ; nous en sommes heureux, vous en avez tous sans exception. Grâce à ce qui existe, notre crédit s’est accru d’une façon notable, on reconnait la solidité de notre Société, quand nous voudrons faire notre deuxième construction, les capitaux nous viendront. Nous offrons de vraies garanties.

Notre œuvre philanthropique est aussi patriotique, car c’est en luttant pour diminuer la cherté de la vie, que les travailleurs arriveront à combattre la concurrence étrangère.

L’Etat a déjà reconnu les avantages des associations coopératives ; il en encourage la création, il arrivera à faire mieux.Après ce rapport est arrivé celui de la commission de contrôle qui a chaudement complimenté les administrateurs.

Il a été décidé que les marchandises seraient portés à domicile des sociétaires qui en feraient la demande. Le quartier de la Plaine étant très étendu, beaucoup de personnes éloignées ne pouvaient pas profiter des avantages de cette Société. Une grande extension doit s’en suivre.

Le Droit, 22 juin 1896, p. 3/4 –) article nous renseignant sur les statuts de la société en 1896 et sur les modalités d’adhésions

Sociétés Industrielles et commerciales

Société coopérative de consommation

LA FAMILLE de la Plaine Saint-Denis
D’un procès-verbal en date du tente-un mai mil huit cent quatre-vingt-seize de l’assemblée générale extraordinaire des membres de la Société « La Famille de la Plaine Saint-Denis », Société coopérative de consommation à capital et personnel variables, dont le siège est à la Plaine-Saint-Denis, commune de Saint-Denis (Seine), avenue de Paris, numéro 104.

Ladite Société constituée suivant un acte sous signatures privées fait triple à Saint-Denis, le vingt novembre mil huit cent quatre-vingt-sept, dont l’un des originaux a été enregistré à Saint-Denis, le quatorze décembre de la même année, folio 51, recto case 7.
Il apparait que les statuts de ladite Société ont été entièrement modifiés et remplacés par d’autres qui régiront ladite Société à partir du trente et un mai mil huit cent quatre-vingt-seize, et notamment par ceux suivants :

Entre les soussignés et toutes personnes des deux sexes qui adhèrent ou qui adhéreront aux statuts, il est formé une Société coopérative de consommation à capital et personnel variables, prenant pour titre : « La Famille de la Plaine-Saint-Denis », et ayant pour but spécial de procurer à chacun de ses membres seulement toutes denrées et marchandises aux meilleures conditions possibles.

Le siège de la Société est fixé à la Plaine-Saint-Denis, avenue de Paris, numéro 104, dans l’immeuble qu’elle a construit.
La durée de la Société qui a pris cours par sa constitution primitive le vingt novembre mil huit cent quatre-vingt-sept prendra fin le cinq octobre mil huit cent quatre-vingt-seize et elle pourra être prorogée par une délibération de l’assemblée générale prise à la majorité prévue pour la modification des statuts.
Le capital social est fixé à la somme de sept mille francs, réalisable par cotisations de cinquante centimes ; il pourra être augmenté par l’admission de nouveaux sociétaires et par des délibérations de l’assemblée générale.

Il pourra être diminué par le décès, la retraite ou l’exclusion d’un ou plusieurs sociétaires.

Le capital ne pourra être réduit au-dessous de la somme de sept mille francs : tout remboursement serait donc suspendu s’il descendait à ce chiffre.
Le capital social se trouve aujourd’hui entièrement représenté par la valeur des immeubles dépendant de la Société ; la Société se trouve donc définitivement constituée sans qu’il soit besoin de produire de justification sur l’état des versements des cotisations des membres actuels.

Toute personne qui voudra faire partie de la Société devra être présentée par deux membres ou faire une demande par écrit au président du conseil d’administration.
Par le fait de son admission le sociétaire est tenu d’effectuer le versement de cinquante francs, montant de sa cotisation.

La Société est administrée par un conseil d’administration chargé de toutes les opérations et de toutes les affaires de la Société sans exception, même des achats et ventes d’immeubles et des emprunts par telle forme qu’il lui plaira, même sous la forme hypothécaire.
Les membres du conseil d’administration sont au nombre de onze, nommés en assemblée générale.
Le conseil peut déléguer tout ou partie de ses pouvoirs à deux ou plusieurs de ses membres.
Les pouvoirs devront être signés en son nom et en vertu de sa délibération spéciale par deux administrateurs.
La signature sociale sera ainsi libellée :
Par délégation du conseil d’administration.
Une copie entière de la libération précitée a été déposée au greffe de la Justice de paix de Saint-Denis, le dix-neuf juin mil huit cent quatre-vingt-seize et au greffe du Tribunal de commerce de la Seine, le vingt-deux du même mois.

Pour extrait : Le président du conseil d’administration, (Signé) DORMOY.

Sources :
Le Siècle, 10 déc. 1912 : https://www.retronews.fr/journal/le-siecle/10-decembre-1912/3/356f8e94-fe00-47ee-bb5c-cde8fce3edc3?search_text=%22la%20famille%20de%20la%20plaine%20Saint-Denis%22
Journal de Saint-Denis, 18 oct. 1900 : https://www.retronews.fr/journal/journal-de-saint-denis/18-octobre-1900/2/02abc7bd-a8b3-4d10-b744-3583fda9f88d?search_text=%22soci%C3%A9t%C3%A9%20La%20famille%20Saint-Denis%22
Le Droit, 22 juin 1896 : https://www.retronews.fr/journal/le-droit/22-juin-1896/3/4bdcdd81-b391-4843-8504-5af1d0b4ecbc?search_text=%22soci%C3%A9t%C3%A9%20La%20famille%20Saint-Denis%22
Journal de Saint-Denis, 27 août 1891 : https://www.retronews.fr/journal/journal-de-saint-denis/27-aout-1891/1/52e4d460-8399-4c0f-b006-e2baa80705ce?search_text=%22soci%C3%A9t%C3%A9%20La%20famille%20Saint-Denis%22