Dans le square Emile Pereire, au sein des Magasins généraux de la Plaine, non loin de l’avenue du Président Wilson, il est une locomotive abandonnée de tous, train errant parmi la déshérence, infréquenté, connue seulement des arbres, des pigeons et des chats, et de quelques habitués.
Elle gagnerait pourtant à être plus connue, et considérée, tant elle incarne à elle toute seule un pan entier de l’histoire de la Plaine, celle industrielle et ouvrière, mais également un pan de l’histoire du ferroviaire, plus de 20 ans avant les électrifications effectives des réseaux de chemin de fer, et notamment celui de la gare du Nord.
Il s’agit d’une locomotive électrique construite en 1930 par la marque allemande AEG. Elle fut utilisée par la Société du Chemin de Fer Industriel de la Plaine Saint-Denis et d’Aubervilliers de 1930 à 1976. La particularité de ce type de trains est qu’ils utilisaient des moteurs électriques avec batteries, alors qu’à l’époque, les locotracteurs avaient tendance à fonctionner au diesel. A titre de comparaison, l’électrification de la Gare de Nord n’eut lieu qu’en 1958, et le dépôt de la Plaine de son côté entama sa dieselisation au tournant des années 50/60 pour abandonner le charbon. Ce type de train incarne par conséquent le symbole d’une innovation technologique dont nous avons encore les retombées aujourd’hui.
Cette locomotive numéro 2, ou plutôt devrais-je dire « ce locotracteur », est unique en son genre, pas parce qu’elle n’a jamais quitté La Plaine, son lieu de villégiature depuis 90 ans, malgré l’arrêt du réseau de Chemin de fer industriel en 1993, mais parce qu’elle a la particularité d’être la seule parmi les 5 locomotives à accumulateurs qui avaient été livrées en 1930 au CFI à avoir 3 essieux accouplés et à faire 46 tonnes contre 26 pour les autres avec 2 essieux. D’un point de vue purement visuel, elle se démarque de ses consœurs par sa longueur, sa cabine de conduite plus grande mais également par ses roues agencées spécifiquement en 3 essieux.
Le modèle qui nous intéresse, la numéro 2 à 3 essieux, servait essentiellement pour « les opérations de triage et de classement à l’arrivée, ainsi que pour la formation des rames de départ et la desserte des grosses usines », nous informe le bulletin de la Société pour le développement des véhicules électriques de février 1931.
Elle disposait des caractéristiques suivantes :
- un poids de 46 tonnes
- un Châssis formé par des longerons en tôle épaisse
- une puissance de 160 CV.
- deux moteurs alimentés sous 400 volts
- une cabine centrale de conduite avec contrôleur à soufflage et appareils de protection, couplage série parallèle.
- batterie au plomb type Planté de 200 éléments d’une capacité de 640 a. /h.
- capacité de travail sans recharge, environ 10 000 à 12 000 tonnes kilométriques totales.
En comparaison, les locotracteurs de 26 tonnes, au nombre de 3 pour le CFI de la Plaine, avaient les caractéristiques suivantes :
- un poids de 26 tonnes
- un châssis formé par des longerons en tôle épaisse.
- une puissance de 84 CV.
- deux moteurs
- une tension de service de 400 volts.
- une cabine centrale de conduite avec contrôleur à soufflage et appareils de protection. Couplage série-parallèle.
- batterie au plomb type Planté de 200 éléments d’une capacité de 320 a. /h.
- capacité de travail sans recharge : environ 5000 tonnes kilométriques totales.
Pour les opérations de remorquages la locomotive de 46 tonnes possédait une accélération de marche plus rapide que les locomotives à vapeur. « Elle évitait la majeure partie des temps morts de la traction à vapeur, tels que la mise en pression avant d’effectuer un gros effort, le graissage continuel des embiellages et du mouvement, le changement de marche, l’entretien du feu, ou bien encore l’alimentation en eau et l’approvisionnement en combustible. D’autre part, pendant les temps d’arrêts obligatoires, aucune consommation n’était occasionnée alors que les locomotives exigeaient même pendant ce temps là de l’eau, du charbon et une surveillance constante ». La société du Chemin de fer Industriel de la Plaine estimait même en 1931 que grâce à cette traction électrique elle gagnait plus d’une heure de temps mort par jour par rapport à l’époque où elle était à la traction vapeur.
En 1990, voilà ce que Raymond le Moing, ancien directeur du CFI et ancien président de notre association, disait à propos des avantages de ces locotracteurs électriques par rapport à la vapeur « Leur avantage principal est d’assurer une sécurité absolue contre les incendies et permettre de desservir un plus grand nombre d’entrepôts. Ces engins ne devraient pas être mis à la ferraille, il faudrait au contraire qu’ils finissent dans un musée parce qu’ils étaient révolutionnaires à l’époque, non polluants, d’une souplesse d’utilisation remarquable, ils pouvaient remorquer un train de près de 800 tonnes même en légère rampe ».
Depuis 1994, la locomotive est classée à l’inventaire des Monuments Historiques, comme nous l’indique la Plateforme Ouverte du Patrimoine (POP). Malgré cela, depuis un certain nombre d’années, placée là, elle végète.., ne semblant plus intéresser personne, prenant rouille et lentement, même si aujourd’hui les marques en sont bien visibles, se dégrade.
Cette loco, il serait temps de s’en préoccuper, d’écouter le vœu pieu de Raymond le Moing afin qu’elle puisse être sauvée, digne vestige de l’ancien Chemin de Fer industriel de la Plaine et d’Aubervilliers.
Du côté de ses consœurs de 26 tonnes qu’en est-il ?
La locomotive numéro 1 avait été préservé un temps à Pacy-sur-Eure dans l’Eure avant d’être racheté en 2021 par l’Eisenbahn-Club d’Aschersleben en Allemagne. Elle y fut transférée le 11 janvier 2022.
De son côté, le musée Rosny-Rail est également détenteur d’un exemplaire qui pourrait soit correspondre au numéro 3, soit au numéro 5.
Du côté de notre locotracteur dionysien, plus les années passent et malheureusement plus son état se dégrade, hélas.
Déjà en 2007 un signal d’alarme avait été tiré par l’association Mémoire Vivante de la Plaine, par l’intermédiaire de Jean-Michel Gerbaud, qui s’inquiétait de son devenir au sein des Magasins généraux. Rien n’a été fait depuis et la rouille s’est progressivement installée.
Cet article est une occasion de plus pour éveiller les consciences sur le patrimoine qu’ils ont à portée de mains et d’yeux. L’objectif est que les politiques et les habitants prennent conscience de la valeur de ce patrimoine en péril, car oui, cette locomotive, encore une fois, est inscrite au titre des Monuments Historiques depuis 1994, soit au même moment que l’abandon du réseau de Chemin de fer industriel suite à la fermeture de la société Nozal (dernier exploitant du CFI).
La locomotive s’accompagne également aujourd’hui d’un wagon citerne à essieux de 1936 construit à Maubeuge par la Compagnie Française de Matériel de Chemins de Fer dans ses usines du Tilleul, et qui servait au chemin de fer industriel de la Plaine.
Pour empêcher que cette locomotive et son wagon citerne ne passent dans les mains des ferrailleurs, il faudrait déjà les viabiliser en attendant une éventuelle restauration, surtout la locomotive, dans laquelle pousse un arbre depuis quelques mois… Les viabiliser, ça passe notamment par les protéger des intempéries, en les bâchant par exemple, ou par couper la végétation écrasante autour.
La restauration à envisager pourrait peut-être faire l’objet d’une soumission au vote dans le cadre d’un budget participatif, ou d’une cagnotte en ligne ? A bon entendeur.
Michael DIEDER
Sources :
notice de classification au titre des Monuments Historiques de la locomotive : https://pop.culture.gouv.fr/notice/palissy/PM93000334
1931, article du bulletin Le Véhicule électrique portant sur l’électrification des Chemins de fer industriels de la Plaine et d’Aubervilliers : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bd6t54177384v/f9.item.r=%22chemin%20de%20fer%20industriel%20de%20la%20plaine%22
1990, archives d’Aubervilliers, article portant sur le chemin de fer industriel avec intervention de Raymond le Moing : https://www.calameo.com/books/004909556c1b292b96b6a
Le locotracteur numéro 1 racheté en 2021 par l’Eisenbahn-Club d’Aschersleben : https://www.patrimoine-ferroviaire.fr/indus-locotracteur-a-accus-aeg-4473/
Le locotracteur numéro 2 dans le square Emile Pereire des Magasins généraux : https://www.patrimoine-ferroviaire.fr/indus-locotracteur-a-accus-aeg-4476/
Musée rosny rail, passage sur le locotracteur récupéré en 1997 pour les soins du musée, « Le locotracteur à accumulateur » : https://www.techno-science.net/glossaire-definition/Rosny-Rail.html ; https://www.patrimoine-ferroviaire.fr/indus-locotracteur-a-accus-aeg-xxxx-rosny-rail/
7/52 – France – Locotracteur à accumulateurs du Chemin de Fer Industriel de La Plaine-Saint-Denis à Aubervillers dans les années 90/2000 : http://mes.gares.free.fr/divers/affichage.php?NomPar=Paolozzi%20Antoine&NomRub1=Locotracteurs&Rubrique=materiel_roulant
Articles parlant de la locomotive : https://www.patrimoine-ferroviaire.fr/indus-locotracteur…/ ; https://luteceduparisien.fr/…/locomotive-electrique-de…/ ; https://patrimoine.seinesaintdenis.fr/Chemin-de-fer…
Message d’alarme, article de 2007 de l’association Mémoire vivante de la Plaine, avec un texte écrit par un certain Marcello Corsétout : https://web.archive.org/web/20070313220841/https://www.plaine-memoirevivante.fr/videos.htm#la%20locomotive
Le chemin de fer industriel de la Plaine et d’Aubervilliers : https://patrimoine.seinesaintdenis.fr/Chemin-de-fer-industriel-de-la-Plaine-Saint-Denis-et-d-Aubervilliers
