En 1911, déjà 260 Espagnols vivent à St Denis, majoritairement dans le quartier de la Plaine (1) : 145 habitent avenue de Paris (2), surtout dans les immeubles de rapport des numéros 96 et 100 ; d’autres se sont installés à proximité, rue de la Montjoie. La rue de la Justice (3), qui deviendra après 1918 le cœur du quartier espagnol, ne compte alors que quatre foyers espagnols, regroupant 21 personnes, auxquels il faut ajouter les 10 habitants du passage Dupont.

Contrairement à ce qui se passera à partir des années 20, il ne s’agit pas majoritairement d’une immigration familiale : on ne compte que 35 couples et 57 jeunes enfants. Quatorze d’entre eux sont nés à Saint-Denis, la plus âgée en 1907 et les deux plus jeunes en 1911, ce qui permet d’établir la date d’arrivée récente de leur parents. Malgré sa « jeunesse », cette immigration compte déjà six couples mixtes franco-espagnols.

Gamins du 5 rue du Landy
en 1947. © Fonds Pierre Douzenel

La part des hommes dans la communauté (enfants compris) est de 70 %. Cette surmasculinité s’explique par le fait que plusieurs foyers espagnols hébergent de nombreux « cousins », « parents », « amis » ou « pensionnaires », très jeunes pour la plupart et généralement employés par la verrerie Legras.
Il s’agissait en fait d’un véritable trafic de jeunes gens de 11 à 19 ans, recrutés dans les campagnes les plus pauvres de Castille par des sortes de négriers, eux-mêmes originaires de la région, qui les faisaient embaucher ensuite par la verrerie Legras et empochaient la majorité de leur salaire au titre de dédommagement des frais de transport, d’hébergement et de nourriture — ces intermédiaires travaillaient aussi chez Legras. Les jeunes manœuvres ne touchaient un reliquat de leur salaire qu’à la fin de l’année pour éviter les fuites. Ils vivaient sous le même toit que leur « parrain » et son épouse, souvent dans des conditions de grande promiscuité. Plus de cinquante jeunes garçons, dont la moyenne d’âge est de 15 ans et demi, étaient dans ce cas à Saint-Denis en 1911. La plupart des négriers et des jeunes recrues venaient d’un réseau de petits villages du nord de la province de Burgos. En 1911, plus de 40 % des Espagnols de St Deins venait de cette province.

On retrouve des pratiques similaires toujours à La Plaine mais côté Aubervilliers cette fois, où vivaient 137 Espagnols.

L’existence de telles pratiques m’a été confirmée par le témoignage direct d’une Espagnole installée à Saint-Ouen en 1920, aujourd’hui centenaire, dont le père se livrait à un trafic du même genre dans le Nord, également pour une verrerie ; les jeunes apprentis vivaient sous le même toit que sa famille.

En 1913, un meeting avait été organisé par le Parti socialiste dionysien, en présence du maire, pour dénoncer « l’exploitation de la main-d’œuvre

Les Espagnols présents sont venus là pour travailler, sans doute dans le but de rentrer au pays après s’être constitué un petit pécule afin de pouvoir s’y marier et acheter pour qui des terres, pour qui un petit troupeau. Ils sont généralement non qualifiés : sur 147 dont on connaît l’emploi, 3 sont manœuvres et 107 journaliers, soit 110 (75 %) sans aucune qualification professionnelle, ce qui s’explique par leur origine de journaliers agricoles.
L’employeur qui revient le plus souvent est la verrerie Legras suivi par les Tréfileries du Havre (Mouton) ; comme ses deux entreprises étaient installées à La Plaine, cela  explique la localisation pour éviter des longs trajets après les harassantes journées de travail. Les ouvriers qualifiés (six tréfileurs, trois ajusteurs, un fondeur, un galvaniseur, un mouleur…) sont plus rares ont sans doute formés sur le tas. Le seul Espagnol ayant le statut de patron vivait déjà La Plaine en 1896 ; marié à une Lyonnaise, c’était un marchand de vins installé 172 avenue de Paris.
Quant aux femmes, seules 17 d’entre elles travaillent (12 femmes mariées et 5 jeunes filles), majoritairement aussi comme journalière dans de grandes usines. Une partie de la petite communauté de 1911 s’est enracinée à St Denis puisqu’en 1921 on retrouve 20 familles qui étaient déjà présentes à cette date, soit environ 80 personnes. Pour l’essentiel, il s’agit de couples ou de familles installées dès les années 1905-1911 ; en revanche, on ne retrouve pratiquement aucune trace des jeunes gens logés par les négriers de La Plaine. Certaines familles de ces premiers arrivants ont fait souche dans le quartier et on les retrouve,elles ou leurs enfants, au fil des recensements jusqu’en 1936.

Natacha Lillo

1) Source : recensement de St Denis en 1911, disponible aux Archives municipales de St Denis et aux Archives départementales de Bobigny.
2) Devenue avenue du président Wilson après la Première Guerre mondiale.
3) Rebaptisée Cristino Garcia après la Seconde Guerre mondiale, en hommage à un résistant espagnol exécuté par le régime de Franco.